Vers des précurseurs : Robert PAGES, Éric
De GROLIER, Jean-Claude GARDIN
Rosalba PALERMITI
Groupe RI3 (Recherche
Intelligente et Interactive de l'Information)
Université
Pierre Mendès France
IUT2 de Grenoble,
Département Information-Communication
Rosalba.Palermiti@iut2.upmf-grenoble.fr
Communication au groupe de travail "Théories et Pratiques scientifiques
(TPS) de la SFSIC, le 3 mars 2000
Remerciements à Danielle
DEGEZ pour la mise à disposition de sa documentation personnelle
et ses entretiens.
INTRODUCTION
ET REMARQUES PRELIMINAIRES
S'inscrivant dans un
vaste chantier sur l'organisation des connaissances, un travail a démarré
consistant à retrouver, à "exhumer" d'une certaine manière
des travaux de personnalités que l'on peut considérer comme
des précurseurs de la documentation en France. Les travaux de trois
auteurs sont explorés : Robert PAGES et Jean-Claude GARDIN, qui
ont mené à la fois des réflexions théoriques,
mais aussi conçu et réalisé des outils professionnels,
et Éric de GROLIER que je qualifierai davantage d'expert en sciences
sociales, de militant et de praticien. L'accent est mis cependant sur
R.PAGES qui me semble le plus méconnu.
Précautions :
Il va de soi qu'il ne s'agit
ici que d'une présentation succincte et exploratoire, qui ne vise
ni l'analyse détaillée des contributions de chacun, ni la
synthèse élaborée ou comparative de leurs travaux.
Rencontre fortuite :
Leur(e)découverte a
été quelque peu fortuite ; il me semble important de souligner
ce "hasard", symptomatique, dans ce groupe TPS qui a maintes fois relevé
le manque de "capitalisation des acquis théoriques" de notre champs
disciplinaire. Quand je dis fortuite, c'est que ces auteurs ne sont pas
enseignés dans les sciences de l'information, même si leurs
noms apparaissent de ci de là, tout du moins pour J.C.GARDIN et
E. de GROLIER. Les raisons n'en sont pas attestées, mais on peut
avancer les hypothèses suivantes :
ces auteurs publient dans une
période pré-paradigmatique (cf exposé de Yolla
Polity sur les paradigmes en recherche d'informations)
- ils appartiennent, au moins
pour PAGES et GARDIN, à d'autres disciplines. (Psychologie sociale
pour PAGES, archéologie pour GARDIN).
- ce qui deviendra la science
de l'information n'est pas encore objet scientifique, mais pratique professionnelle,
- les formations elles aussi
sont essentiellement professionnelles ; elles offrent ainsi peu de place
à l'enseignement théorique et à l'histoire. Quant
aux formations doctorales, elles s'intéressent davantage à
la science "en train de se faire".
A noter cependant :
- un article de DE GROLIER
dans BBF, N°6, 1988
- un article de Sylvie FAYET-SCRIBE
sur de GROLIER dans Documentaliste N°6, 1996,
- un article d'André
DEMAILLY (enseignant en psychologie sociale, étudiant de PAGES),
sur l'analyse codée de Robert PAGES N°6, dans Documentaliste,
N°2, 1992.
En revanche, ni dans Documentaliste,
ni dans BBF, il n'y a eu d'article par/sur J.C. GARDIN.
1.
QUELQUES ELEMENTS BIOGRAPHIQUES :
1.1 Eric de GROLIER
Il est difficile de résumer
en quelques mots le parcours d'Eric de GROLIER : il est né à
Paris en 1911. Dès l'âge de 16 ans, il travaille à
la librairie GIBERT ; il obtient en 1929 le diplôme des cours d'édition
et de librairie du Cercle de la librairie puis poursuit ses études
à la Sorbonne et à l'Ecole pratique des hautes études
où il suit des cours de sociologie, d'histoire économique
et sociale, d'histoire des sciences et de philosophie. De 1930 à1933,
il met au point les catalogues des exclusivités Hachette, qui donnent
naissance à BIBLIO, sorte de catalogue dictionnaire, qui sera repris
par l'université de Laval, et qui reviendra chez nous bien des
années plus tard sous forme de Répertoire de vedettes-matières
RAMEAU, outil de représentation de contenu des documents utilisé
aujourd'hui dans les bibliothèques et préconisé par
le ministère. Avec sa femme (Georgette de Grolier), passionnée
de bibliothécomie et l'une des premières élève
de l'école Franco/américaine, ils créent l'ABP (association
des bibliothèques prolétariennes) et la Revue du livre et
des bibliothèques (1933) ; ils sont militants actifs pour la lecture
publique et la documentation ; E.de GROLIER est à la fois un militant
associatif et syndical (membre de la CGT avant guerre, secrétaire
du Syndicat des cadres de l'édition de 45 à 47) ; en 1938,
il s'intéresse aux études sur la communication de masse,
la propagande et l'opinion publique ; il suit les travaux de LASWELL,
de TCHAKHOTINE et publie deux études : "Propagande et opinion publique
aux Etats-Unis" et "Information et propagande en URSS". En 1939, E. DE
GROLIER crée les premiers cours de l'UFOD, animée par Jean
GERARD ; il est membre du Bureau bibliographique de France (BBF qui a
fonctionné de 44 à 46 dans le cadre de l'UFOD ) en liaison
avec l'Institut International de Bibliographie de Bruxelles (cf. P. OTLET).
En 1952, il obtient le diplôme de documentaliste de l'INTD.; il
fait de l'enseignement et de la recherche dans le cadre de missions d'étude
pour l'UNESCO et le Conseil International des Sciences Sociales. Il a
été professeur à l'Institut national des techniques
de la documentation (CNAM-Paris), co-rapporteur du Comité FID/CA
de la FID (Fédération Internationale de la Documentation),
documentaliste, chercheur en linguistique et scientométrie, créateur
de formations en France et à l'étranger). Il est considéré,
surtout aux Etats-Unis, comme l'un des pères fondateurs des sciences
de l'information en France.

1.2 Robert
PAGES
Robert PAGES est
né en 1919 ; il suit les cours de philosophie de Georges CANGUILHEM
qui l'amène à s'intéresser aux processus de découvertes
scientifiques, aux rapports entre les sciences et les techniques, aux
problèmes de modélisation et au travail conceptuel. Pendant
la seconde guerre mondiale, il participe à la lutte contre le fascisme,
tout en préparant son mémoire pour son diplôme d'études
supérieures portant sur "La genèse et le sens du mythe et
de la fabulation". A la fin de la guerre, il abandonne la philosophie
et œuvre pour la création d'une "psychologie sociale" ; il suit
les cours de l'UFOD en 1946, où il découvre les travaux
de DESAUBLIAUX, DOBROWOLSKI, RANGANATHAN, et surtout CORDONNIER. En 1950,
il entre au CNRS en tant que chargé de recherche avec l'appui de
Daniel LAGACHE (chaire de psychologie à la Sorbonne) qui le charge
de mettre en place le Laboratoire de psychologie sociale. C'est pour les
besoins de la documentation du laboratoire qu'il s'intéresse à
la conception d'outils documentaires d'aide à la recherche et particulièrement
à l'analyse codée.

1.3 Jean-Claude
GARDIN
Jean-Claude GARDIN est né
en 1925. Après une formation hétéroclite en économie
politique, en histoire des religions, en linguistique, J.C. GARDIN se
tourne vers l'archéologie en 1950 et devient chercheur au CNRS.
Il fait partie de la délégation archéologique française
en Afghanistan, puis de l'Institut français d'archéologie
de Beyrouth où des travaux de dépouillement et de synthèse
de documents le portent à s'interroger sur la scientificité
du discours savant produit dans sa discipline, et plus généralement
dans les sciences de l'homme. Son travail de compilation le mène
à travailler sur la mécanisation de la recherche rétrospective.
En 1958, il dirige le Centre d'Analyse documentaire en archéologie,
qui vient d'être créer au sein du CNRS, et en 1960, celui-ci
le charge de créer une Section d'automatique documentaire [Cf.
"Les descendants institutionnels du projet Pénélope",
extrait de GARDIN 91, p58], avec notamment M. COYAUD, Andrée BORILLO,
etc.., où sera élaboré le SYNTOL, système
général de documentation automatique. En 1962, il anime
également un séminaire intitulé "Sémiologie
et informatique" à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
Avec l'analyse conceptuelle des textes et la recherche de leur formalisation,
les travaux de J.C. GARDIN s'élargissent pour s'intéresser
à l'ensemble des constructions discursives en archéologie,
depuis l'observation empirique jusqu'à la formulation des hypothèses
en passant par l'analyse des raisonnements propres aux disciplines relevant
des sciences de l'homme.
On retiendra de ces brefs
éléments biographiques que ces auteurs arrivent de façon
contingente à la documentation, au moins pour R. PAGES et J.C.
GARDIN, et qu'ils sont issus des sciences dites "molles", l'un en psychologie
sociale, l'autre en archéologie. On peut noter le rôle important
des organismes suivants : le CNRS dont font partie R.PAGES et J.C. GARDIN,
souligner le rôle de l'UFOD et de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes
en Sciences sociales, de l'UNESCO et des associations professionnelles
nationales (cf FAYET-SCRIBE 98) et internationales en tant que lieux de
communication et de publication des travaux des auteurs. Enfin, remarquons
l'absence de ces personnalités dans le processus d'institutionnalisation
des sciences de l'information et de la communication en France.
2.
CONTEXTE :
2.1
La période d'après-guerre :
Bien que ces auteurs soient
de notoriété diverse, bien que leurs travaux aient eu des
répercussions plus ou moins heureuses, ils ont en commun d'avoir
publié et de s'être intéressé à la communication
scientifique pour l'essentiel juste après la seconde guerre mondiale
; ils vont œuvrer pendant une période charnière qui voit
:
- le passage de la bibliographie
à la documentation,
- le développement de
la lecture publique, la rupture entre la bibliothéconomie et la
documentation, puis le passage aux sciences de l'information,
- l'apparition de nouveaux
supports d'information et de stockage,
- le début de la mécanisation,
puis de l'automatisation et enfin l'informatisation des processus documentaires.
De ce fait, au moment de ce
que l'on qualifie classiquement "d'explosion documentaire" (production
exponentielle de documents scientifiques et techniques liée à
la démultiplication des disciplines, à l'augmentation du
nombre de chercheurs, etc), ils vont se confronter aux questions de l'analyse
et de la représentation de contenu dont ils mesurent tous trois
pleinement l'importance pour la transmission du savoir et la circulation
des échanges scientifiques, alors même que l'on constate
la mise en échec, après la seconde guerre mondiale, de la
vision documentaire, internationaliste et humaniste de Paul OTLET.
2.2
Diversité des thématiques :
Au travers des démarches
et des orientations prises par chacun de ces précurseurs, plusieurs
thématiques peuvent se décliner et se déployer :
2.2.1
Spécificité des sciences humaines
Ce n'est pas un hasard que
se soient des chercheurs en sciences humaines qui soient amenés
à penser les difficultés de ce que l'on appelle à
l'époque "la recherche rétrospective". Ils relèvent
les difficultés spécifiques de ces disciplines, pour certaines
récentes et en restructuration. PAGES (1955) souligne le peu d'analyse
d'articles, le manque d'organismes documentaires, la nécessité
d'une signalisation plus efficace (il critique les Psychological Abstracts,
le Bulletin analytique, pour leur manque de rapidité, d'exhaustivité
; il ne peut trouver son compte dans des systèmes figés
d'organisation du savoir, lui qui est en train de monter un laboratoire
de psychologie sociale, discipline carrefour en cours de constitution.
Il souligne l'inadéquation de ces outils particulièrement
pour la recherche en sciences humaines qui n'a pas acquis une terminologie
stable et définie.
La spécificité
du discours en sciences humaines est également étudiée
par Jean-Claude GARDIN ; confronté à des problèmes
de tri et de comparaison d'objets traités dans des textes scientifiques,
opérations qu'il trouve relativement "ennuyeuse et mécanique",
il constate que ces travaux de compilations occupent une large part dans
le travail du chercheur en sciences humaines et dans sa production. Son
objectif est alors l'analyse conceptuelle et la formalistion du discours
en vue de la mécanisation. Le développement de ces travaux
le porte aujourd'hui vers ce qu'il nomme une analyse logiciste du discours
scientifique. Il constate que bien que les discours produits soient en
langue naturelle, et non dans un langage formel, il est possible d'en
effectuer une traduction qui exprime l'argumentation de leurs auteurs
; il distingue les trois composantes suivantes : les propositions initiales
(les données), et terminales (les hypothèses ou conclusion),
en passant par l'argumentation sous forme d'opérations de "réécriture".
De fil en aiguille, il est amené à s'interroger sur les
processus de raisonnement mis en œuvre tant dans la production de textes
qu'en recherche d'informations, sur les logiques naturelles ou autres
qu'ils sous-tendent, notamment dans la construction des sciences humaines,
sur leurs modes de représentation plus ou moins formalisables.
2.2.2
Du signalement à l'analyse de contenu :
On peut noter leur respective
prise de conscience du nécessaire passage du signalement bibliographique
à l'analyse des textes scientifiques pour en représenter
le contenu, ce qui se traduit dans les faits par une opposition, après-guerre,
entre la bibliothéconomie et la documentation. R.PAGES, par exemple,
dans un article de 1948 intitulé "Essai de documentologie" constate,
en se plaçant du point de vue des fonctions et non pas des professions,
une dissymétrie entre les deux ; il recherche quel est le sens
à donner à l'évolution constatée au niveau
du type "professionnel documentaliste" qui se superpose au type " bibliothécaire"
; pour lui, la documentation inclut la bibliothéconomie
(le document subsume le livre) ; on remarquera que cette discussion est
aujourd'hui encore pleinement d'actualité ; en remontant aux rapports
existant entre le livre et le document, entre le livre et l'expérience
vécue, il plaide pour l'introduction d'une notion psychologique
dans la définition du document, c'est à dire l'idée
de signe ou de symbole soumis à interprétation. Il en propose
la définition suivante : un document, c'est un symbole ou
un groupement de symboles naturellement ou artificiellement capable de
durer au-delà du moment de son émission. Un document sert
donc d'instrument d'accumulation pour l'activité symbolique. Il
analyse ensuite différents types symboliques, dont le langage écrit,
mais aussi le langage mathématique pour justifier la création
d'un nouveau symbolisme, qui l'amènera plus tard vers l'analyse
et la représentation codée du contenu des documents.
Pour ces trois auteurs, ce
qui est également en jeu, c'est l'inadéquation des systèmes
de représentation des connaissances en vigueur, particulièrement
en sciences sociales ; il s'agit ici de la question d'une possible représentation
multidimentionnelle du contenu, qui se prolonge par la recherche d'une
codification adéquate.
3.
DE LA REPRESENTATION DES CONNAISSANCES AUX LANGAGES DOCUMENTAIRES
3.1
La représentation des connaissances :
Bien que les voies empruntées
soient différentes, leurs travaux marquent un intérêt
certain, souvent passionné voire militant pour la recherche de
nouveaux modes de représentation en vue d'une meilleure communication
scientifique, problématique qui est au cœur de ce qui deviendra
les sciences de l'information. Ces auteurs se focalisent tout d'abord
sur une critique de l'existant : les systèmes en vigueur sont essentiellement
classificatoires, de type CDU et DEWEY :
- R. PAGES se livre à
une critique théorique et conceptuelle des systèmes classificatoires
(cf PAGES 55) ; partisan des techniques documentaires, qui sont en conflit
avec la bibliothéconomie, il pense que ces procédés
traditionnels qui donnent accès aux documents doivent céder
la place à des systèmes permettant la recherche d'information.
Les classifications sont jugées rigides, leur structure arborescente
ne permettant que la relation d'inclusion, de dérivation ou de
généalogie uni-parentale. Elles se modèlent sur une
logique de type aristotélicienne, "ramenant toutes les propositions
classificatoires sur les ouvrages à la forme prédicative"
; "cet ouvrage est…traite de biologie" par exemple, masquant ainsi les
relations à n-arguments. La critique vise le caractère monodimentionnel
des classifications, bien qu'il soit au fait des travaux sur d'autres
classifications non hiérarchiques, par exemple RANGANATHAN (classification
à facettes). Mais plus largement que la seule critique sur l'aspect
monodimentionnel, les classifications sont jugées métaphysiques,
en se sens que les principes de catégorisations employés
ne sont pas scientifiquement fondés ; il plaide pour un transfert
de la classification documentaire sur un terrain scientifique, en exigeant
des critères explicites et vérifiables de formation et d'ordination
des classes, que ces critères soient naturels ou conventionnels.
- C'est aussi les critères
de catégorisation qui intéressent E. de GROLIER, mais davantage
dans un souci de normalisation ; il adopte ainsi une démarche pragmatique
plutôt qu 'un travail théorique et conceptuel. Bien qu'il
émette des critiques sur les classifications, il déplore
par exemple le conservatisme des responsables de la mise à jour
de la DEWEY, ses préoccupations tendent davantage à recenser
les multitudes de systèmes classificatoires "focal" qui émergent
à l'époque, c'est à dire spécialisés
dans un domaine, en vue d'effectuer un travail préparatoire à
une normalisation internationale des classifications et de leur symbolisme.
Il ne croit guère à l'établissement d'une classification
encyclopédique par simple groupement de classifications spécialisées,
mais il pense qu'une synthèse générale du savoir
est possible, et que l'on peut établir des catégories
générales applicables aux classifications documentaires
(cf DE GROLIER, 1962).
3.2
De l'analyse de contenu à une codification multidimentionnelle :
- Les critiques formulées
à l'encontre des systèmes de représentation mènent
R. PAGES à construire un nouveau code documentaire, appelé
"analyse codée" ou encore CODOC, opérationnelle dès
1954 au Centre de documentation du Laboratoire de psychologie sociale
de la Sorbonne et utilisé sur fiche SELECTO de CORDONNIER (fiche
à lecture optique représentant un mot-clé, à
perforation centrale, chaque perforation représentant un document).
"L'analyse codée a pour but de permettre par les mêmes moyens
le classement méthodique de tous les documents et l'analyse à
des fins de résumés ou de mécanographie" (PAGES,
59). En s'inspirant du fonctionnement du langage en général,
mais aussi de la logique et de l'algèbre, elle consiste en l'utilisation
d'un lexique et d'une grammaire répondant à trois critères
: une capacité constructive (créer des notions non prévues),
une fonction classificatoire multiforme (choix d'exprimer certaines relations
de rangement et de divisions parmi d'infinies possibilités), une
valeur expressive (prononçabilité, valeur mnémotechnique
par exemple).
Le lexique est constitué
d'un répertoire alphabétique de morphèmes artificiels
peu hospitalier, mais indéfiniment fécond par combinaison.
(ex ab=méthodologie). Les phonèmes de base (les lettres
de l'alphabet) désignent des objets, des processus ou des démarches
évitant ainsi, à la différence des classifications,
tout ordonnancement hiérarchique doctrinaire (ex a=démarche
scientifique, d=système formel, etc). La grammaire comporte deux
aspects : la morphologie, codes alphanumériques, qui consiste à
reconstruire des expressions de la langue, et la syntaxe constituée
de règles d'affixation.[ Pour une présentation détaillée,
cf PAGES 59, ou DEMAILLY 92]. Nous sommes ainsi en présence d'un
langage artificiel phonoclassificatoire (idée reprise de Cordonnier).
- C'est au sein de la Section
d'Automatique Documentaire du CNRS que J.C. GARDIN et son équipe
vont concevoir un système général de recherche documentaire
automatisé, baptisé SYNTOL (Syntagmatic Organization language),
grâce à un contrat de l'EURATOM (1960-62). L'objectif consiste
à élaborer un système logique servant à exprimer
les données de la littérature scientifique, sous forme à
la fois précise et condensée qui permette de généraliser
l'emploi de procédés automatiques dans la recherche documentaire.
Le système s'appuye sur une analyse de contenu nécessairement
réductrice par rapport au texte source, analyse qui donne lieu
à une codification. Le terme de code ici signifie une normalisation
des lexèmes et non un type particulier de notation comme dans le
CODOC. Le SYNTOL (que nous ne pouvons détailler ici )
est constitué d'un lexique modulaire et d'une grammaire. Le lexique
comporte des termes normalisés servant à l'indexation, est
multi-structuré (organisé en voisinnage sémantique,
en diverses classifications, suivant leurs fréquences d'apparition,
etc), un peu à la manière d'un thésaurus avant la
lettre ; la grammaire permet de préciser les rapports logiques
non pas entre les termes du lexique, mais au niveau de catégories
conceptuelles plus générales ; ces relations sont au nombre
de quatre : relations prédicative, consécutive, associative
et coordinative, pouvant être nuancées par des indicateurs
de rôles. Lors de la représentation de contenu, les termes
d'indexation sont liés entre eux pour former des syntagmes, pouvant
donner lieu à une expansion. De même, lors de la recherche,
la requête peut être modulée.
Hormis le fait qu'ils aient
vu le jour à peu près à la même période,
par deux chercheurs du CNRS, ces deux systèmes ayant pour objectif
la recherche d'information, bien que différents, présentent
aussi des similitudes : le CODOC innove surtout dans la recherche d'une
notation, le SYNTOL est davantage une sorte de méta-structure hospitalière
pour toutes sortes de lexiques [Pour une présentation détaillée
du SYNTOL, voir CROS et al, 1968, et plus succinte COYAUD 1966] : ils
présentent des convergences théoriques : il s'agit dans
les deux cas de fournir une représentation formelle des textes
scientifiques, après analyse de contenu, dépassant le stade
bibliographique purement superficiel. Il s'agit surtout de rendre compte
du caractère multidimentionnel des textes dans la représentation,
et de permettre la recherche combinatoire des objets et des relations
qui les unissent. C'est la recherche d'un formalisme offrant des possiblités
combinatoires qui va ouvrir la voie au calcul, à l'automatisation
de la recherche puis à l'informatisation. Cependant et curieusement,
c'est justement l'arrivée de l'informatique qui va mettre en sourdine
les résultats de leurs travaux. Probablement influencée
par les travaux sur la traduction automatique, l'orientation des recherches
mène à travailler sur les systèmes scripturaux et
linguistiques (très peu par exemple sur la terminologie). On constatera
ainsi, et pour de longues années, un glissement thématique
de l'étude de la représentation des connaissances à
l'étude des langages plus ou moins codifiés, plus ou moins
normalisés (dits langages documentaires) puis à l'étude
du TALN. Le traitement de la langue naturelle fera naître l'illusion
que l'on peut se passer de l'analyse documentaire et de sa traduction
en un langage codifié, ou en d'autres termes que l'on peut faire
fi des langages documentaires.
4.
EN GUISE DE CONCLUSION OU DE L'ACTUALITE DE LEURS TRAVAUX
En guise de conclusion, et
après cette présentation certainement trop descriptive des
travaux de ces trois auteurs, quelques points méritent d'être
soulignés.
- Je noterais le caractère
presque visionnaire des écrits de PAGES, notamment sur la question
de la multidimentionnalité et de la combinatoire. La multidimentionnalité
ne concerne pas que la classification, mais elle devrait s'introduire
dans l'ensemble du traitement du document et des messages documentaires
(que peut-on retenir d'un document ? son thème ou son sujet, mais
aussi la manière de les traiter, l'argumentation nouvelle, la lisibilité,
s'agit-il d'une synthèse ou d'un article de fond…)
On lit sous sa plume un véritable
plaidoyer de la combinatoire sous toutes ses formes, culturelle, langagière,
symbolique surtout, non pas parce qu'il considère qu'elle est facteur
de progrès, mais parce qu'elle permet une "accélération
permanente du rendement", au même titre que le formalisme mathématique
a permis un rendement combinatoire. Il croit nécessaire de créer
des documents permettant un maximum de combinatoire : "tout document imposant
un rythme de déroulement, un sens et un moment de lecture fait
obstacle aux opérations combinatoires"; on pourrait presque y déceler
la nécessité d'une écriture hypertextuelle.
- On remarquera aussi chez
lui une volonté de fonder scientifiquement la documentologie en
tant que partie de la théorie des communications symboliques. La
documentologie doit contribuer à cette théorie. Il souhaite
une "science de la documentation", qui fasse partie des sciences humaines,
avec des chercheurs-documentalistes, pour que la documentation ne soit
pas qu'un ensemble de techniques pensé de façon pragmatique
ou fonctionnelle. Or trop souvent encore les travaux publiés dans
les sciences de l'information portent cette marque.
- Je noterai aussi le caractère
prémonitoire des écrits de JC GARDIN, notament en ce qui
concerne les rapports entre l'analyse linguistique et l'analyse documentaire.
Il ne croit guère à leurs convergences pour plusieurs raisons
trop longues à rappeler ici, mais on notera au moins :
- les méthodes
présentées comme capable d'extraire du sens ne sont souvent
en réalité que des recettes qui "marchent" sur des corpus
limités,
- il est
sceptique sur l'existence d'une "science universelle de la signification",
à savoir une sémantique universelle,
- il émet
des réserves sur le concept de "logique naturelle" qui se trouve
à la base de certaines approches sémiologiques de l'analyse
du sens, alors qu'il parlerait plus volontiers de logiques de champs.
GARDIN place l'analyse humaine
avant la synthèse programmable ; croire qu'il suffit de stocker
"à toutes fins utiles" un maximum de données pour retrouver,
de manière préventive en quelque sorte, est illusoire
s'il n'y pas d'hypothèses directrices. On représente et
on codifie suivant un certain point de vue, une interprétation
qui nécessite un système sémiologique associé.
L'analyse documentaire a probablement davantage d'accointances avec les
systèmes experts et l'intelligence artificielle qui font appel
à une base de connaissances, où sont stockés les
faits d'observations et les règles d'interprétation dans
un domaine donné, et le moteur d'inférence. L'analyse documentaire
s'occupe bien en effet de représentation et de traitement.
Enfin pour conclure, je voudrais
renvoyer le lecteur à certaines critiques formulées par
GARDIN sur l'argumentation et la méthodologie dans le discours
"scientifique" produites dans nos disciplines, critiques qui ne sont pas
étrangères aux débats actuels des SIC.
BIBLIOGRAPHIE
:
CORDONNIER (G) : A
Metalanguage for human communication translation and machine searching,
communication faite à l'International Conference for Standards
on a common language for machine searching and translations, CLEVELAND,
6-12 sept. 1959.
COYAUD (M.) : Introduction
à l'étude des langages documentaires, Paris-Librairie C.Klincksieck,
(Coll. publiée sous le patronnage de l'ATLA, CNRS), 1966, 148p.
CROS (RC), GARDIN (J.C.),
LEVY (F.) : L'automatisation des recherches documentaires : un modèle
général, le "Syntol", 2°ed. Paris : Gauthiers-Villars,
Documentation et information, 1968, 260p.
DE GROLIER (E) : 1.
Etat présent du problème de la classification documentaire,
ABCD, mai-juin, n°9 1953. pp 237-246
DE GROLIER (E) : 2.
Etat présent du problème de la classification documentaire,
ABCD, juillet-aout, n°10, 1953, pp.267-277.
DE GROLIER (E.) : Etude
sur les catégories générales applicables aux classifications
et codifications documentaires, UNESCO, 1962, 261p.
DE GROLIER (E) : Taxilogie
et classification ; un essai de mise au point et quelques notes prospectives,
BBF, T.3, n°6, 1988, pp468-483.
DEMAILLY (A.) : Robert
PAGES et l'analyse codée, Documentaliste-sciences de l'information,
vol.29, n°2, 1992, pp59-72.
FAYET-SCRIBE (S.) :
La passion de l'organisation des connaissances : entretien avec Eric de
GROLIER, Documentaliste-sciences de l'information, vol.33, n°6, 1996,
pp286-293.
FAYET-SCRIBE (S.) :
L'apparition d'une maîtrise concertée de l'information en
France, Documentaliste-Sciences de l'information, 1998, vol.35,
n°4-5, pp216-228.
GARDIN (J.C.) : Le
calcul et la raison : essais sur la formalisation du discours savant,
Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1991,
296p.
PAGES (R) : Transformations
documentaires et milieu culturel (essai de documentologie), Revue de Documentation,
n°15, 1948, pp53-64.
PAGES (R) :
De quelques rapports entre la documentation et les sciences humaines,
ABCD, n°13, janvier-février, 1954, 341-355.
PAGES (R) : Introduction
à l'analyse codée : une technique documentaire en psychologie
sociale et sciences humaines, Tiré à part du bulletin de
l'Union française des Organismes de Documentation, Mars-avril et
juillet-aout 1955, 13p.
PAGES (R) : Problèmes
de classification culturelle et documentaire, UFOD, Editions documentaires
industrielles et techniques (EDIT), 17, rue de Grenelle, Paris 7°,
1955, 159p.
PAGES (R) : L'analyse
codée, technique documentaire en psychologie sociale et en sciences
humaines, CHIFFRES n°2, 1959, pp103-122.